Tout commença le jour où Philippe, jeune, et non moins normand dessinateur, se rendit à la capitale afin de présenter son travail à quelques unes de ces démesurées maisons d’éditions démentielles et abyssales, dans le but de se lancer dans le monde au combien cruel et infâme de la bande dessinée. Depuis sa plus tendre enfance, passée sur le bord des plages du Débarquement, Philippe, vingt-trois ans à peine, était empli d’une motivation sans bornes aux plus improbables destinations vers lesquelles son avenir allait l'entraîner. Munie de cette ambition sans failles, le jeune artiste pénétra dans l’antre de l’une des plus importantes sinon la plus herculéenne édition du monde qui se trouvait être la légendaire et prestigieuse Varenne. Tremblant modérément sous sa veste en cuir noire, Philippe se distinguait à l’accueil et, la charmante jeune femme, aux seins charnus, à la peau pâle, l’envoya bien complaisamment dans le bureau d’un anthropopithèque précisément amarré à la tache bien sournoise de la réception des dossiers de jeunes et pimpants (la plupart du temps) auteurs encore en herbe. La dégoûtation discrétionnaire du juvénile Philippe n’eut d’égale que l'autocratique impétueuse du fumeur de havanes susnommé lorsque, après cinq longue minutes d’entretien, le novice se vit agréablement remercié par l’imposante corpulence du vétéran re-susnommé qui accompagna son refus d’une formule stipulant la non-conformité de ces œuvres qui ne corrélaient pas à la ligne éditoriale de l’édition qui ne permet pas de sélectionner d’une facture véritablement émancipée.
Durant l’intégralité de l’affriolante matinée ensoleillée parisienne qui s’offrit au jeune efflanqué, l’accumulation de refus antipathiques et immoraux des multiples multinationales multipares multipliant les multicritères de multilinguisme, s’inscrivaient dans une logique de gémissements létaux. L’après-midi fut, pour le moins, toute aussi obscure tandis que le soleil n’eut encore jamais atteint un tel degré luminosité qu’en ce jour si désiré. Pourtant, lorsque Philippe sortit euphorique, jovial et béat d’un béant sourire, du bâtiment des éditions Daugard, où, sur les trottoirs délectables peuplés de défections défécationnelles, il contacta de son instrument téléphonique primordial sa pauvre mère rongée par l’obsession du désir de savoir comment son fils c’était débrouiller pour manger à midi, il venait de signer un contrat relatant les conditions de sa collaboration avec la maison Daugard affublée, au passage, d’une réputation avérée. Sa mère rassurée, apprit que son fils se foutait éperdument qu’on se moque perpétuellement de son physique disgracieux car il venait de signer un contrat avec une prestigieuse maison d’édition qui allait publier ses histoire phylactèrielles et que c’était le principale alors il fallait pas le faire chier parce qu’il était content et que ça vie de merde allait enfin devenir intéressante car il pourrait faire ce qu’il aime à longueur de journée en fumant des bières et en buvant des joints et en rencontrant les plus hautes sphères de la culturo-intello-métaphysiquo-pédophilie alors il fallait plutôt se bouger le cul à déménager près de la capitale pour être pas loin de l‘édition et que ça éviterait de se faire chier à faire deux heures de train pour tomber face à une vieille peau lyophilisée qui va bouffer à la même date, dans la même ville, au même restaurant chaque année et que ça fait quarante cinq ans que ça dure et que c’est pas près de s’arrêter tout comme cette phrase qui commence à être un peu trop longue.
Deux semaines était passées et le chanceux, c’est le moins que l’on puisse dire, Philippe, avait trouvé (avec un petit coup de main des éditions) un petit studio suffisamment grand pour lui et tout son attirail professionnel et non plus passionnel. Ainsi installé convenablement, son allégresse ne fit qu'amplifier lorsque un coup de fil anodin lui informa d’une heureuse nouvelle. Non il n’était pas enceinte ; mieux que ça, il avait, à condition qu’il acceptasse, l’immense privilège de figurer au sommaire du tout prochain Gyrophare à la crème, mensuel de l’édition Daugard et d’une éminente partie de français, comptant dans ses rangs, un certains nombre de maîtres incontestés du neuvième art. On lui fixa un rendez-vous avec le rédacteur en chef auquel il se rendit naturellement le lendemain. Il rencontra quelques une de ces personnalités à qui il voue une affection et un émerveillent sans limites depuis qu’il a entre les mains, et ce tous les mois depuis l’age de quatorze ans, ce génial magasine de bande dessinée dans lequel sera inscrit pour la première fois, au sommaire, son humble et modeste nom.
Connaissant à présent les conditions de sa publication dans le journal - il devait livrer impérativement deux planches dans précisément une semaine - arrivé chez lui, il commençait à s’exécuter, après s’être équipée d’une exquise et rafraîchissante bière, puisqu’ il avait une parfaite connaissance du scénario de son histoire. Bien décidé à livrer ses planches avant la date fixée afin de faire bonne figure auprès du mensuel, il s’empressa de tailler son crayon HB (ref. R241) avec lequel il traça une première case qui se verrait comblée par un vieil homme dépourvus de canne et d’écharpe.
Equipé d’une gomme qu’il ne comptait se servir que très peu, il plaça son personnage au sein de la première case. Il commençait à dessiner la tête du vieux, lorsque la mine encore juvénile de son crayon statique, resta sur la feuille toujours vierge. « Merde » qu’il dit le Philippe en retaillant son crayon machinalement. Se reprenant, il s’empressa de réaliser son personnage. A peine avait-il commencé, que la mine, qui venait tout juste de voir le jour, se rompit à nouveau. « Putain mais merde !!! » geignit le jeune dessinateur et de surenchérir : « Encore un vieux con qui me fait chier ! ». Bien que nerveux et énervé, Philippe tailla pour la troisième fois, en l’espace de trois minutes, son crayon qui, tout neuf qu’il était au début, avait déjà perdu un quart de sa taille. Lorsqu’il retenta l’exécution de son personnage d’une faible corpulence, il eut un rire méphistophélique puisque à sa grande surprise, la mine de son outil se brisa. Contenant habituellement davantage sa rage que ses hémorroïdes, Philippe, pour la première fois, avait bel et bien réussit à se surpasser d’un coup de poing rageur sur sa table inadaptée qui laissa percevoir un gémissement sourd mais contenu. Le débutant, bien qu’il savait dessiner sans son chien, par un réflexe encore incompris des sociologues ou des psychologues, se leva dans un bouillonnement insupportable et sinueux de son courroux qui était au bord de déborder. « Non de dieu, mais c’est pas vrai ça ! » gueulait poétiquement Philippe. Finalement, il se décida à reprendre le HB et de faire un beau crobar de son vieux qui devait commencer à s’impatienter. Persévérant, le jeune dessinateur se demanda par ailleurs, si il était maudit des dieux ou tout simplement qu’il ne savait plus manier un crayon lorsque, celui-ci, lui resta dans les doigts, s’étant brisé en deux. La nuit tombait et la laissant tomber, Philippe laissa tomber, se leva, mangea et se coucha sans un mot.
Une bonne journée se préparait, pensait Philippe lorsque il se souvint de ses déboires d’hier. S’en la moindre précipitation climatique, il s’autorisa un délicieux et copieux petit-déjeuner à base de thé. S’étant préparé à aller nul part, le jeune homme ragaillardie par la bonne nuit qu’il venait d'achever, se saisit d’un superbe et neuf crayon, exactement similaire au salaud de précèdent, à la seule différence qu’il était neuf et inutilisé un peu comme lui pensait Philippe de sa personne non sans manifester un zeste d’autodérision. Comme par hasard, le nouveau crayon se laissait gentiment manier par la main jeune mais non moins experte et concise de Philippe qui déchanta rapidement quand la mine de son HB abandonna son support vital. Me risquant à relater les mots abjectes qu’il prononça instantanément pour ne pas choquer les plus polis d’entre vous, je le ferais tout de même puisqu’ils font partis de notre langue : « Enculé de ta mère, putain de crayon de mes deux !!! » beuglât-il tragiquement. La journée se finissant enfin, Philippe n’avait rien fait de ses mains et encore moins de son crayon ; dépité, il mangea et se coucha.
Le troisième jour, il sortit du lit de bonne heure et fit une bonne dizaine de magasins et se procura une multitude de crayon à papier de l’acabit habituel. Arrivé chez lui, il décida de reprendre, ou plutôt de commencer à remplir la première planche sans évidemment songer un seul instant à ce qui pourrait arriver avec ces crayons à la con. Motivé, il choisi un HB au hasard et dessina d’une main habile la tête du vieux qui n’était toujours pas dessiné depuis au moins trois jours. Un bruit succinct mais puissant se fit entendre dans la pièce ou travaillait Philippe, une légère douleur avait été provoquée par une faible brûlure provenant de la main de l’artiste voué au neuvième art comme un terroriste est voué à la mort. « Mais c’est pas possible ! » Une énième fois, un crayon lui était resté dans les mains sans même avoir été utilisé. A partir de là, notre héros maudit se posa deux questions : Est-ce que j’appuie trop et que je régule malle ma force ? ou Est-ce que ça viendrait pas de se vieux ? bien que Philippe n’accordait pas trop de crédibilité et d’intérêt à ce genre de phénomène. Il trouva la parade : il dessina sur une feuille à part, un chien à l’aide d’un crayon à papier neuf qu’il tiendrait délicatement et souplement. Si cet homme avait songé à ce qu’il allait se passer quelques secondes plus tard, jamais il n’aurait tenté de jouer avec le crayon. Une sombre onomatopée s’échappa du centre du crayon, Philippe le catapulta le plus loin qu’il pouvait le faire. Dégoûté, accablé et consterné, il ne tenta plus de dessiner de la journée et sirota une multitude de bières.
Le quatrième jour, le récent majeur qu’il était, décida de réagir. Il sortit se procurer non pas un vulgaire crayon, mais un élégant et très pratique porte mine. Pensant que les fines mines qui le composent pourraient régulièrement se briser, il était assuré que le porte mine ne se romprait point. S’attablant à sa table à dessin, Philippe appuya de quelques pressions sur le haut du porte mine qui agissait directement sur la bas en faisant apparaître, par je ne sais quel moyens technique, une parfaite mine qui bientôt pourrait s’user au contact de ce vieux toujours invisible et muet. Au soir de cette journée qui n’en était qu’à ses prémices, Philippe allait se coucher moins bête, comme on dit au café du commerce, lorsque il vit de ses yeux, sentit de son toucher, entendu de son ouï et goûta de son goût le résultat amère, âpre, rugueux, acide, bref, de mauvais goût qui se déroulait dans ce petit studio ignoble ou il siégeait dans la décadence et la décrépitude : le porte mine avait lui aussi cédé dans les mains pourtant gotlibienne du héros déchu dont nous causons.
Si Philippe voulait livrer ses deux planches à la rédaction en avance, il tentait, à présent, de ne pas les pourvoir en retard. Etant conscient que, malgré l’absence de coloration dont seraient affublées ses pages, il fallait qu’il se bougeasse le cul parce que la, il ne lui restait que très peu de temps pour s’exécuter. Malheureusement, il était impuissant devant cette satanée page qui attendait continuellement l’émergence du vieux qui était toujours dans une staticité absolue. L’enfer continuait et Philippe paniquait de plus en plus et la veille de sa livraison attendue, il se saisit d’un autre crayon qui, d’apparence, ne laissait préjuger rien de mauvais, et, posant sa main sur sa table rafraîchissante, il s’essaya au nez de l’individu sénile qu’il voulait représenter. Miraculeusement, son crayon resta entier et celui-ci pu dessiner entièrement la tête du personnage jusqu’à que, finalement, le crayon se rompit alors qu’il s’attaquait à l’œil droit. Un mélange de désespoir et de désillusions, de confusion et d’abattement, fit éclater littéralement notre héros qui, n’en puissant plus, se saisit maladroitement de tous les crayons qu’il possédait et, un par un, il tentait de dessiner hargneusement, et tous se brisaient à peine les avait-il saisit. Alors, à bout de crayons et de nerf, il ramassa une corde lui appartenant et l’attacha à une poutre qui formait l’ossature de son infime studio. Montant sur une chaise, il se saisit de la corde qu’il s’entoura autour de son cou généreux, puis, sans attendre, empli d’une énergie qui était celle du désespoir, il fit basculer la chaise et suspendu à la corde, sa souffrance allait enfin s’arrêter, sa folie allait disparaître et sa hargne ne serait plus. La corde se brisa, l’enfer reprit. ■
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