Cet homme dont je meurs

Publié le par Lukaleo

    Si Frank Sinatra n’était pas mort en 1998, il aurait pu lire mes chroniques. Mais cet imbécile est décédé bien trop tôt : il n’en a pas parcouru une seule ligne. C’est bête.  Toujours est-il qu’en ma qualité furibonde de chef de file rabat-joie de la lutte contre l’optimisme et la jovialité, je me vois dans le plus insoutenable obligation de vous résumer pour la quarante-cinquième fois avec la caustique exultation des railleurs impertinents, les jours que nous venons de vivre avec le sentiment exaltant de nous foutre de la gueule de ce qui ont des responsabilités qui ne sont pas les nôtres (est-ce que vous devez conduire, vous, la France au plein-emploi et à une croissance de 3 % ?).

         Parlons actualité. Parlons Sarkozy. Tandis que je me disais avec un effarement teinté d’une bien compréhensible fascination (elle-même teintée d’admiration) que cet homme là était aussi omniprésent que la gluante liberté dans la vision sartrienne de la vie, m’est subitement venue cette idée : et si, bébé, le petit enfant avait été visité par les fées, et que celles-ci, après lui avoir données un indéniable talent stratégique, un indubitable génie oratoire, lui avait fait le don d’ubiquité, dont il se sert très bien aujourd’hui ? Parce qu’en plus de fleurir comme une mauvaise herbe dans les journaux télévisés, dans la presse (d’investigation et à scandale) et dans tous les médias possibles et imaginables, l’homme odieux se retrouve en tête d’affiche de cinématographiques trouvailles fictionnelles, voir inspirées de faits réels.

         Thierry Lhermitte fait gentiment le clown devant Daniel Auteuil et Valérie Lemercier lors d’une scène du film L’Invité, et que fait-il pour vanter les mérites de son entreprise spécialiste de la communication ? Il exhibe avec fierté la une vieillissante d’un Express, sur lequel est imprimée en gros la tête de…Sarkozy. Paf. Voilà, vous allez au cinéma avec l’envie de vous divertir, de vous évader, et on vous jette à la gueule la figure la plus exposée de France. Mais ce n’est pas tout. Profitant de la mode qui consiste à faire des films sur toutes les tragédies récentes qui ont émaillées la récente histoire de notre pays, France 3 entreprend de faire un film sur « Human Bomb », sujet épatant, il faut bien le dire : un fou suicidaire menace de se faire exploser dans une école primaire peuplée d’enfants innocents qui chialent : ça va pleurer dans les chaumières ! Problème, cette école se trouve à Neuilly, ville dont le juvénil maire n’était autre que l'ambitieux Sarkozy. Celui-ci sera très présent dans l’affaire, et parlera à de nombreuses reprises à monsieur Bomb. Il fallait donc qu’il soit jouer par quelqu’un si on voulait que le film soit crédible. 

          Et c’est là qu’à lieu la terrible jointure : en plus d’être sur-présent dans les médias (ce qui constitue une forme de régression démocratique, n’ayons pas peur des mots putain de bordel de merde), notre président est interprété par des acteurs. Comme si on n’en avait pas assez des mimiques sarkozyennes et de son légendaire franc-parler. Par ailleurs, songez un instant à l’exultation mirifique qu’un homme doit ressentir quand il se voit de son vivant être interprété par un acteur (de talent, m’a-t-on dit) dans un film où il a scientifiquement un rôle central. Alors on a beau dire, mais c’est tout de même nettement plus glorieux d’être jouer par soi-même au cinéma, et en plus dans un rôle de maire assurément courageux, que de se voir en première page des journaux en tant que connard incapable de faire trois mois au ministère des affaires étrangères, de la défense, de la justice ou des finances sans dire une connerie dont la simple évocation nous fait pouffer de rire, nous autres qui suivons l’actualité avec l’assiduité existentielle de celui qui regarde le mouvement perpétuel des vagues au continuel  retour écumeux.

Voilà c'est tout pour aujourd'hui, à mercredi prochain, et d'ici là, je vous emmerde !

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Publié dans Chroniques de Ronchon

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