Chapitre 32

Publié le par Lukaleo

     Ils étaient tous les trois dans cette pièce puante et vieillissante, théâtre de scènes saisissantes toutes plus tragiques et sanglantes les unes que les autres. Au milieu d’un tas de morceaux de verres cassés, d’une table détruite, d’une grande tâche de sang, et pour finir d’un cadavre moustachu, Marius s’apprêtait à remplir son énigmatique contrat, en informant Patrick de beaucoup de choses, ce qu’il commença d’ailleurs de faire en ces termes :

   -Se concentrant corps et âmes sur Gilles Irtagues, Philibert et ses amis finirent par découvrir que c’était un anarchiste convaincu. Rien de bien extraordinaire me direz-vous, mais attendez. Ce Gilles lmdq-32.JPGétait bien plus malin que les autres. Il n’attendait pas le Grand Soir où tous les prolétaires du monde allaient cesser le travail et détruire cette société capitaliste qui écrase de sa vilénie et de sa soif d’argent sans limites les plus démunies travailleurs d’entre nous.

     Un silence, Marius avait dit cette dernière phrase très exalté, et ses auditeurs de droite qui se trouvaient être Patrick et Maud était sidérés de la voir tenir des propos aussi révolutionnaires. Alors, il continua :

     -Enfin bref, il avait compris quelque chose de fondamental. Pour détruire à jamais l’exploitation de l’homme par l’homme, et pour que repousse de ces ruines libérales une société meilleure, la dévastation purement matérielle est inutile.

     Le père et la fille se regardent, en se demandant bien dans quel meeting politique douteux ils étaient tombés.

     -Je continue, dit Marius, Gilles Irtagues s’était rendu compte que la société capitaliste n’était pas dure à détruire car elle n’existait pas concrètement. Pour lui le mouvement anarchiste ne consiste pas à faire une longue grève, ou à foutre le feu dans des usines. Il a compris que toutes ces usines reposaient sur du vide, sur l’argent. Observez la marche de l’humanité et l’économie humaine depuis les origines. Les hommes sont partis avec le troc, l’échange le plus palpable qui soit possible, puis il y a eu l’invention de la monnaie, et sa liquidité a augmenté, sans cesse. On est passé en quelques siècles d’une monnaie marchandise à une monnaie métallique, puis on est arrivé à la monnaie fiduciaire, les billets ! 

     Patrick était en train de se demander si on ne s’éloignait pas du sujet.

     -Mais vous ne comprenez donc rien. Ces billets que nous utilisons chaque jour n’ont en réalité aucune valeur, et pourtant leur pouvoir d’achat est plus fort qu’une vraie pièce en or ! N’est-ce pas la preuve de la fragilité du système capitaliste, qui repose sur des bouts de papiers ?

     Ses deux auditeurs n’avaient pas l’air séduits.

     -Mais attendez ce n’est pas fini ! L’homme a continué. Et on est passé des billets à la monnaie scripturale, le comble ! cria-t-il transpirant, convaincu mais peu convaincant, faisant des efforts désespéré pour expliquer ceux en quoi il avait l’air de vibrer, de croire le cœur palpitant. C’est la forme la plus évoluée et la plus utilisée ! Mais c’est une monnaie qui n’existe pas, pour personne ! Vous saisissez ? Ce n’est qu’une suite de chiffres sans le moindre sens qui s’enchaîne les uns derrières les autres ! Cette monnaie n’est pas tangible, elle n’existe que dans les ordinateurs, ce n’est qu’un jeu d’écriture dans les livres de compte des banques ! Voilà sur quoi repose notre société : sur des sommes astronomiques qui n’ont aucunes valeurs physiques !  Votre compte en banque, les lmdq-320001.JPGbudgets des multinationales et ceux des  Etats : c’est du vent, c’est de la couille !

 

     A l’évocation de ces deux membres, Patrick frémit de douleur, mais surtout, compatissant devant ce Marius enfantin dont l’expression hébétée n’était pas sans rappeler un slovaque monolingue qui essayait de demander la rue Victor Hugo à un parisien cocardier, il dit un accablant « Ah mais y’a pas de mystères ! » de circonstance, digne d’une discussion nationaliste au café du commerce.

     Le pauvre Marius, incompris qu’il était, continuait tout de même, le propos valant la parole :

     - Patrick !... 

     Celui fit mine d’être très intéressé, bien qu’il n’avait absolument rien à foutre de ce que ce jeunot gauchiste allait lui dire.

     -…quand on vous accorde un crédit de, mettons 10000 euros…

     -Ah ben j’aimerai bien, coupa Patrick.

     -Et moi donc ! reprit Maud, secouant la tête.

     Marius semblait vouloir continuer son histoire de monnaie sans être interrompu par ses deux interlocuteurs récalcitrants.

     -Quand on vous accorde un crédit de 1000 euros…

     -Ah ben oui mais faudrait savoir ! cria sèchement un Patrick hilare. Mon petit, c’est un crédit de 1000 ou de 10000 euros dont tu nous parles ?

     -Mais on s’en fout ! Ce n’est pas l’important, dit sévèrement Marius tel un professeur à la dureté bonapartiste mais à la justesse digne de Napoléon, avant de reprendre : quand on vous accorde un crédit de n’importes quelle somme, est-ce que vous pensez qu’on déterre exactement le même pesant d’argent dans une mine d’or ?

     -Ben non, parce que si tu trouves de l’argent dans une mine d’or, c’est plus une mine d’or mais une mine d’argent, remarqua malicieusement Patrick en regardant jovialement sa fille rieuse.

     -Je peux concevoir que vous vous foutiez de ce que je dis, mais essayez au moins de le comprendre ! gronda sans bavures Marius. Les deux cancres au fond de la salle furent, après cette grandiose intervention, sur le cul.

     Marius se reprend, puis, ses qualités d’orateurs retrouver, il repartit de plus belle :

     -Ce que je veux vous dire, c’est tout simplement que les sommes que l’on verse sur votre compte quand vous faites un crédit n’existent pas. Par ailleurs, les billets que vous utilisez chaque jour n’ont aucune valeur. Conclusion : le système bancaire repose sur la confiance que les usagers de votre genre font aux banques. Car sinon, il y a longtemps que vous vous seriez torché avec ces bouts de papier, il y aurait longtemps que les sommes de votre compte auraient fait pschitt !

      Un « hum » de Patrick suivit d’un silence.

      -Bon, insista lourdement Marius, la monnaie la plus utilisée aujourd’hui, c’est la monnaie scripturale, c’est cette monnaie qui constitue virtuellement votre compte en banque d’où le fait qu’aujourd’hui l’économie repose sur du vide, mais vous l’avez compris ?

     -Ah ben oui on a bien compris : dit Maud en regardant son père, qui, complice répondit :

     -Ouais au début, machin, on comprenait rien, machin, mais alors maintenant, dit donc, ah mais ça va comme sur des roulettes !

     -Fouilla ! C’est qu’on comprend vraiment…

     Marius était accablé devant cet excès théâtral et sur joué d’enthousiasme relaxant, et cela se voyait sur son visage noir, et dans ses yeux sombres, bien que ses lunettes épaisses les faisait briller d’un éclat fantomatique, si vous voyez ce que je veux dire.

     -Vous me décevez, dit-il. Mais maintenant que j’en ai terminé avec la situation actuelle du capitalisme, je vais pouvoir vous expliquer le plan anarchiste qu’à prévu Gilles Irtagues.

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Publié dans Le mémorial de quand

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