Chapitre 1

Publié le par Lukaleo

      Ne croyez-vous pas que la beauté incontestable et incontestée d’une nation réside dans sa diversité, qui est souvent unique en son genre ? Après tout, c’est le cas du pays du fromage, du bon vin et du pain, le pays des droits de l’homme et aussi de la Tour Eiffel (vous remarquerez que les appellations qui désignent ce pays sont diverses) : il s’agit  de la France.

      Loin des tourments de la capitale où se disputent comme de vulgaires enfants dans une cour de récréation les politiciens, les célébrités, les intellectuels et d’autres, coulent un peu partout de joyeux ruisseaux, aux cotés de vertes prairies dans lesquelles ruminent de belles vaches dans de beaux pâturages, entretenues d’une main ferme et dure, généreuse ainsi qu’experte, celle des agriculteurs, qui ne représentent toutefois qu 5 % de la population française, ce qui est, il faut la reconnaître, relativement peu.

      Là, dans ces terres où la dignité et le courage, l’amitié et le partage ont pris le dessus sur les pires sentiments humains, vivent des hommes au cœur tendre, à l’âme tranquille, en total accord avec eux-mêmes et au cerveau un peu ramollit par de longues journées de labeurs.

      C’est le cas d’un certain Patrick Bijote, qui vit une tranquille existence dans l’un de ces tristes territoires reculés : le Forez. Cette grande région est souvent surnommée par les foreziens le « pays » ou la « plaine » car en effet le Forez est… plat. On pourrait presque parler de plat pays car le niveau intellectuel de ses habitants est à peu près le même que celui de leurs voisins belges. Là, dans la tranquillité des plaines remplies par de belles forêts ou par des champs de blé, de maïs ou de n’importe quelle autre culture, se dresse fièrement, au milieu de cette réjouissante nature, la ville, le village de Boën, où vit le personnage précédemment cité.

      Une petite commune minable où s’entassent des vieux qui n’ont rien d’autre à foutre que d’astiquer leurs jardins pourris à l’ombre des menaçantes bâtisses de pierres et  de marbres qui font dans leurs multitudes le village, peuplé d’innombrables rues piétonnes aux pavés brillants, d’un oranger à ravir les yeux. Tous les dimanches, ils vont à la messe en passant la larme à l’œil, le cœur en deuil devant l’émouvant monument aux morts dédié aux enfants de  Boën, morts pour la France et pour le Forez. Et ils continuent leurs longs périples avant d’arriver vers la maison du seigneur, une église qui n’a, architecturalement, rien d’extraordinaire, sinon que des fidèles s’y rendent de temps en temps (fait rare de nos jours) et qu’elle menace de s’effondrer. Il y a aussi une petite mairie, un ou deux bars, tous fréquentés par des habitués alcooliques, gras, moches et répugnants, et surtout un cinéma, principal lieu culturel du village, si on enlève la collection de livre de Mme Tapedure. Ce ciné ne possède qu’une seule salle, un seul film y est donc projeté, et ceux quelque mois après la sortie officielle de l’œuvre, en l’occurrence plusieurs années.

     En fait, ce qui rend ce village un petit peu connu, (car c’est en fait une banale bourgade comme il existe tant d’autres dans les profondes campagnes) c’est sa fête du boudin d’herbe, qu’on appelle aussi : la fête du boudin. Lorsque celle-ci a lieu, c’est l’effervescence dans la petite ville ! On se bouscule dans tous les coins de rues pour avoir du boudin d’herbe, qui est la spécialité de la commune. Sur la place près du monument aux morts et de l’église, qu’on surnomme d’ailleurs, place de l’église, les stands s’accumulent et se font concurrence, on veut vendre le meilleur boudin au prix le plus avantageux pour le client. Tandis que l’agitation gêne l’habituelle tranquillité qui règne normalement sur ces lieux, les gens affluents de partout, on vient même de Trollin à cette fête qui se transforme en un réel enjeu économique. Pourtant, cet événement garde tout son coté familial : les visiteurs peuvent contempler des yeux les magnifiques boudins d’herbes, préparés avec tout l’amour de ceux qui gardent le secret de leurs fabrications. Tout ceci  au milieu des odeurs répugnantes de viandes et d’herbes qui, dans un mélange abjecte, envahissent le village au fil des heures où se déroule la fête.

    

     C’est donc dans ce triste décor que vit Patrick Bijote, grossiste en électricité réputé, un homme d’une cinquantaine d’années, respecté de tous car il sait bien dessiner et parce que chacun sait qu’il a fait quelques bandes dessinées sur la plaine qui, même si elles ont été des échecs commerciaux, ont plu aux Foreziens, amoureux de leur pays. Le physique banal du personnage fait qu’il passe inaperçu dans tous les moindres recoins de cette petite localité. Il est en effet petit et trapu, il a les yeux d’un bleu verdâtre peu profond surmontés d’épais sourcils qui se rejoignent à la manière d’un Emmanuel Chain, au-dessus de son petit nez tordu. Après le front se trouvent ses cheveux  bruns, qui, à la manière d’un Michel Denisot sont collés en arrière (comme s’il venait de faire des kilomètres en moto, cheveux au vent). De petite taille, Patrick n’en est pas moins habile  de ces mains et est réputé comme étant particulièrement souple.

    

      Malgré sa démarche peu académique (il a mal au dos) qui le force à effectuer un étrange balancement de ses courts bras quand il marche, tout en bougeant bizarrement ses jambes, Patrick est aimé par son entourage même si son parler n’est pas très habile. Il est vrai qu’il n’a pas le vocabulaire d’un immortel de l’Académie Française, mais il sait bien raconter les histoires, surtout celles de ses mésaventures professionnelles et celle, fameuse, de son cambriolage raté par un voleur peu expérimenté. Patrick mène donc une vie paisible dans ce petit village où il respire la tranquillité et le bien-être, même s’il ne peut pas vivre de sa passion, la BD, et qu’il fait pour survivre, le deuxième métier de grossiste en  électricité. Malgré cela, il ne voit que du ciel bleu à l’horizon, et pas le moindre nuage ne vient  gêner son indestructible bonheur, à part quelques broutilles anecdotiques que nous évoquerons dans le chapitre suivant… 

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Publié dans Le mémorial de quand

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