Chapitre 3
Observer par madame Routirnelle, il fait maladroitement tomber ses clefs, et prononce un juron devant une telle gaucherie gestuelle. Ramassant le trousseau, il sent l’odeur de blanquette de veau que lui a préparé son épouse et qui sort de la fenêtre ouverte de la cuisine de sa maison, ayant dans le temps appartenu à ses parents et dont il a bénéficié après leurs morts, sur le choc.
Il s’empresse de ramasser son bien et rentre chez lui, posant les clefs et le journal près d’une photo encadrée et de fort bonne qualité de sa famille au complet : Loïc, Maud, Stéphanie et lui-même.
-Ca faisait longtemps que tu n’avais pas préparé de blanquette de veau.
-Mets la table, lui demanda sèchement sa femme.
-Ben, ma foi, je ne sais pas ce que t’as, mais ça ne va pas !
-Mets-moi cette table et ça ira mieux après.
Et en effet, Patrick mit la table pour trois personnes et sa femme devenait plus souriante. Loïc vint manger avec ses parents de succulents mets, et son père lui demanda :
-Alors le jeune, on n’avait pas école aujourd’hui ?
-Non, ma prof de maths est morte.
-Ben merde ! s’étonna Patrick.
-Alors Patouillard, il a dit, puisqu’elle est morte, pas de cours aujourd’hui !
-C’est qui ce Patouillard, déjà ? demanda Patrick à sa femme.
-C’est le conseiller principal d’éducation, répondit-elle. Un vrai connard ce type.
Le trinôme resta sur cette dernière réplique et termina le repas en parlant d’autres choses, notamment du temps qui faisait et de la circulation qu’il y avait dans le village.
Patrick avait la ferme intention durant l’après-midi d’avancer une de ses planches de Bande dessinée, car il travaillait sur un projet de Robin des bois à la française qui était passé dans un coin de Boën. Il s’était bricolé tout un plan de travail, avec notamment une table éclairante dont il était très fier, et un bureau en pente sur lequel il pouvait s’adonner jours et nuits, des heures durant, à la création. Alors bien sûr, il traînait un peu. D’abord, il n’avait pas de scénariste et l’histoire de ce cambrioleur d’Ancien Régime le faisait un peu chier, mais petit à petit, planche par planche, case par case, il avançait.
Ce bureau était l’accomplissement d’un rêve de gosse, car depuis qu’enfant, il avait dessinée une aventure inédite de Lucky Luke, il n’avait plus quitté le neuvième art. Par contre ce dernier avait peut-être quitté Patrick. En effet, notre héros envoyait ses planches toutes les semaines à tous les éditeurs possibles et imaginables. Alors, pratiquement tous les jours, il recevait de leurs parts des lettres qui lui disait en clair: « j’ai le regret de vous informer que vos BD son à chier ». Il y en avait un bon millier, de ces refus catégorique de l’éditer.
Aujourd’hui et comme souvent Patrick n’était pas très inspiré. Il pensa que son équipe de foot avait un match. Se changeant, il se prépara, et alla vers le stade, cent places assises de Boën.
-Eh voilà le plus beau ! dit d’un mauvais œil un des joueurs en voyant Patrick arriver. Alors tu viens nous prêter main forte pour les avoir, ces salauds de joueurs de Sail-sous-Couzan, Patrick !?
-Ca va chier, répondit-il non sans une pointe d’humour.
Il ne joua pas. Du moins, juste cinq minutes, alors que son équipe perdait déjà 12 zéros. De toutes façons personne ne lui faisait des passes pendants le match. On éloignait toujours le ballon de lui, si bien qu’il n’était jamais démarqué, et cela malgré ses appels endiablés :
-Eh oh ! Je suis là ! Oh ! Hum !
Il rentrait pas très content de lui, se faisant chier, il lu son journal dans son jardin, son fils était chez un copain, sa femme chez sa mère. Il pensait tristement qu’il n’avait pas de meilleurs ami, ni vraiment de grands copains…

-Ah, mais y a pas de mystères ! se disait-il, étouffant de solitude.