Chapitre 4
Refusant de se faire chier comme la veille, Patrick décida d’aller s’adonner à l’une de ses grandes passions, la pêche à la mouche ! La plus belle des pêches comme il disait. Il lui arrivait de passer des nuits entières à fabriquer les mouches qui lui serviront plus tard pour tromper dans une ultime duperie malicieuse l’un de ses poissons majestueux qui peuplent les eaux sinueuses, dansantes et azur du Forez.
C’est ainsi que dans le milieu de la prairie forezienne, à quelques kilomètres de Boën, dans une campagne calme et sereine, Patrick Bijote avec un espèce de bob sur la tête, un gilet verdâtre, et de grandes bottes en cuir, faisait balancer dans les airs avec la grâce d’un oiseau sa canne à pêche virevoltante. Qu’il était beau ce spectacle réjouissant d’un homme se battant contre les éléments naturels, en brandissant tel un sanglant étendard cette majestueuse canne à pêche qui fendant à la vitesse du vent, blessait l’eau avec une excellence belle à pleurer.
Patrick rentra bredouille, pas un seul poisson dans ses escarcelles. En plus de ça il avait coincé sa canne en l’échappant et en la projetant au-delà du Lignon, contre un arbre feuillu et inextricable de branche se confondant à elles-mêmes, dans un imbroglio à vous décourager le plus con des chinois.
Patrick d’ailleurs n’aimait pas les chinois.
-Pays de merde ! disait-il rageusement à l’encontre de ce peuple trop nombreux, qui n’était bon qu’à piquer les emplois des français. « Ah, mais y a pas de mystères : c’est à cause d’eux qu’il n’y a plus de poissons dans le Lignon », se disait-il. « Les salauds ! »
Le soir venu, Patrick
regardait jusque tard dans la nuit la télévision, enfermée dans son bureau, seul et par ailleurs solitaire. Il aimait ces émissions tardives où des artistes anti-conformistes, des intellectuels binoclards, et des politiciens vieillissants venaient se rencontrer en échangeant leurs idées, leurs visions du monde, parfois leurs numéros de téléphone, et où surtout, ils venaient tous faire de la publicité pour leurs films ou leurs bouquins.
Le grossiste aimait quand ça s’échauffait, que ça se battait, quand on n’en venait aux mains, bien que ce soit de plus en plus rare dans cette télévision de gants de toilettes usagés où la moindre critique est vécue comme un crachat à la gueule et est synonyme de « eh ben si c’est comme ça : j’me casse du plateau ! ».
Patrick, en cinéphile passionné, en mélomane avertit et en lecteur assidu notait scrupuleusement dans un carnet prévu à cet effet les œuvres qu’il fallait aller voir ou lire. Bien sûr, il achetait peu de livres, car il lui fallait six mois au minimum pour le « dévorer » comme le Da Vinci Code. Mais il allait souvent au cinéma. Pour cela il descendait à Saint-Étienne dans ces temples de cultures que sont les cinémas. En plus de ça, il était abonné au magazine Première et il le rappelait souvent à ses proches, quand il leur sortait au milieu du repas la centaine d’exemplaires qu’il possédait du magazine.
Quand vers trois ou quatre heures du matin, il était encore devant ces émissions d’insomniaques avec des paupières aussi lourdes qu’une blague de toto, il s’imaginait devant les caméras des chaînes hertziennes à présenter sa nouvelle bande dessinée qui faisait un carton chez les libraires, en répondant avec brio et intelligence aux questions pièges de ces animateurs charismatiques et aux questions cons de ces admirateurs hystériques.
Il s’imaginait superstar, rentré dans le monde des artistes people, mastodontes de la bande dessinée franco-belge, et dernier rempart à l’envahisseur asiatique, qui inonde le marché avec ces « mangas » industriels. Il voyait devant lui, dans les festivals de bande dessinée du monde entier, des files d’attentes sans fins se faire pour lui demander une dédicace anthologique de l’une de ses oeuvres. Il imaginait les scénaristes prêts à lui lécher les pieds en lui demandant de bien vouloir mettre sur papier leur scénario. Il voyait son nom rentré dans les guides de bande dessinée, ainsi que ses personnages devenir cultes.
Mais pour l’heure, Patrick n’avait pas publié grand-chose. Alors, il alla se coucher, tandis qu’à la télé passait le film La mouche de David Cronenberg, en version originale sous-titrée, il était quatre heures du matin. Jusqu’ici tout allait bien…