Chapitre 9
Le lendemain, débutait sur Boën une nouvelle journée.
Ne tenant pas à se faire voir, Patrick marchait d’un pas vif dans un étrange sentiment de joie nuancé d’interrogations qui noircissaient le bonheur intact de son existence. Il allait en direction de la place de l’Eglise où se trouvait le bistrot « Chez René » dans lequel il allait acheter le journal régional : le fameux « Coin-Coin de Boën ». C’est en effet dans ce quotidien – dont les ventes s’étendaient dans tout le Forez, mais qui était imprimé à Boën d’où le nom - qu’allait être publié l’attendu communiqué officiel, rédigé par la mairie et la police stéphanoise. Il ne s’agissait pas de n’importe quel écrit, car sur celui-ci allait se jouer la réputation, et même l’honneur, de certaines personnalités du village.
Chacun savait que ce communiqué allait trancher, il n’y aura qu’une version officielle, totalement incontestable, fruit de longues heures de labeurs acharnées, d’espérances naturelles et d’amour du travail bien fait. Une chose était sûr : sur les explications fournies, concernant les évènements ayant eu lieu chez Patrick, peu allaient être justes, et nombreuses seront ceux qui devront avouer s’être lamentablement trompés, emportées par la cruauté des vices du genre humain. Mais à part le maire et quelques connétables, nul ne connaissait le verdict final. L’ignorance ne faisant qu’augmenter l’envie de savoir, tous les gens de Boën n’attendaient qu’une chose, comprendre ce qui s’était réellement passé ce matin là.
Patrick arriva sur la place de l’Eglise où se dressait majestueusement la maison du Seigneur (et où, à l’intérieur, se terrait le Père Fion), au pied de laquelle, le monument aux morts exhibait toute sa patriotique splendeur et sa fierté chauvine. Notre héros fit, comme il se devait, un profond signe de respect, avant de repartir de plus belle pour le petit bar. Il voyait d’ici les gens se tassant à l’intérieur, et il se dit que ça allait sûrement sentir la cigarette. Or, Patrick n’aimait pas l’odeur de tabac, mais l’envie de lire le communiqué, dont il était le premier concerné, était plus forte que son dégoût à l’idée de rentrer dans une pièce remplie à ras bord de fumeurs malpolis.
Il ouvrit la porte du bistrot et à sa grande surprise, un petit son mélodieux se fit entendre dans la pièce. « Gling Gling » faisait-il joyeusement. Alertés, tous les clients se retournèrent, et à la vue de Patrick, ils firent tous un grand « AAAAHH ! » en signe de bienvenue. Mais notre grossiste en électricité n’avait que faire de cet accueil chaleureux, et il regarda l’ingénieux système, à l’origine du petit bruit. Il s’agissait d’une invention dont il n’avait jamais vu son pareil : en ouvrant la porte, le client provoque le mouvement d’une petite boulle située à hauteur de l’entrée. Ce même mouvement actionne une rencontre entre divers objets symphoniques, qui entraîne le petit bruit musical, alertant ainsi le patron de l’arrivée d’un client. A part René, personne dans le village n’avait fait preuve d’autant d’ingéniosité et de fougue, et cela représentait une réelle innovation technique, une sorte de révolution. Patrick fît un signe de la main au patron pour lui informer de son admiration, et ce dernier répondit qu’il avait acheté le fabuleux mécanisme en question à IKEA :
-J’y suis allé pour acheter une armoire à ma fille. J’suis revenu avec ça, trois coussins hermétiques et une centaine de tire-bouchons. C’est bien fait leur magasin aux norvégiens, ils te feraient acheter n’importe quoi.
A cette remarque, tous les clients firent un mouvement de la tête de haut en bas pour dire « oui », mais Patrick se contenta de refermer la porte, avant de la rouvrir de nouveau, afin de voir si l’objet fonctionnait toujours. Et une fois la porte ouverte, tous les clients, alertés par la petite musique, firent encore un grand « AAAHH » et notre dessinateur dit à René :
-Ca marche !
Là, tous les clients firent encore un mouvement de la tête pour dire « oui », et le patron répondit avec fierté :
-C’est du solide !
A présent certain de la qualité de la chose, Patrick décida de venir jusqu’au buffet, où une place lui avait été gardée. Il respirait par la bouche, refusant d’inspirer la fumée de cigarette.
-Alors ce communiqué, dit-il après s’être assis sur la haute chaise, qu’est-ce qu’il raconte, en définitive ?
- Ben y dit, ce machin de la mairie, que l’ pétard qu’y a eu dans ton jardin, il a été mit par l’américain, répondit René astiquant ses verres. En fait c’était une bombe, et qu’avait pas été posée par toi, comme tu l’as toujours dit !
Pour répondre, Patrick se contenta d’un geste affirmatif, et à ce moment les discussions reprirent dans le bar, succédant un silence pesant, qui s’était installé dans le bistrot pendant l’arrivée de notre héros. C’est d’ailleurs à ce moment que Patrick remarqua que presque tous les clients avaient une cigarette dans la bouche, à l’exception du patron, René, qui lui, fumait la pipe.
Ce René, il n’avait pas été gâté par la vie… Il tenait un bar pourris, et même si on l’aimait bien René, on voyait bien qu’il n’était pas fait pour ça, René. Mais alors pour quoi était-il fait ? Qu’est-ce qui le rendait heureux ? Quelles étaient ses passions, ses talents ? Nul ne le savait, mais personne ne restait insensible devant la tristesse apparente du patron. Son physique n’arrangeait pas les choses, son tablier bleu moulait son ventre abondant de graisse,
comme un fleuve en crue et généreux en eau. Son nez, très imposant, était l’un de ses seuls organe se conjuguant bien à son activité, il été rouge, plein de boutons répugnants, comme celui d’un ivrogne ayant bu trop d’apéritifs. La couleur de son pif se confondait avec celle de ses yeux, on avait l’impression qu’ils sortaient de leurs orbites, et que du sang les précédait. Les cernes qu’ils surmontaient étaient d’une effrayante profondeur. Il était chauve, et le peu de cheveux qui lui restait étaient aussi sales que sa bouche, qu’il frottait certes trois minutes, mais hebdomadairement. Chez René, on s’accordait à dire que deux choses étaient belles (peut-être une troisième, mais celle-là, nul ne l’avait vu, et rare étaient ceux qui désirait la voir), il s’agissait de sa moustache et de son bar, tout deux fort bien entretenus.
Patrick décida de saisir le journal, et il lut à l’intérieur le communiqué qui le concernait. L’écrit officiel était en somme clair, net et précis, et il donnait raison à Patrick, sur divers points, notamment sur la rumeur ridicule comme quoi il aurait lui-même inventé un stratagème pour tuer sa femme, chose que notre héros a toujours réfuté. Le communiqué écartait beaucoup de thèse, donc, en affirmant que l’américain voulait tuer Patrick, et qu’il se trouvait être à l’origine de l’explosion du jardin. Le dessinateur ressortait donc vainqueur de cette aventure : sa culpabilité ne pouvant être fondée, sa réputation de marque ressortait intact de ces évènements.
A proprement parler, Patrick n’avait plus rien à craindre, mais les paroles du maire restaient gravée dans sa mémoire, et il ne parvenait pas à effacer de son cœur le doute et le malaise qu’elles apportaient. Quelles étaient ces cinquante années passées hors de Boën ? Patrick était certain d’avoir vécu l’ensemble de son existence dans son village natal, et il était tout aussi sûr de ne l’avoir jamais quitté plus d’un mois. Le maire se trompait-il de personne ? Avait-il raison ? Ou avait-il simplement usé de la bouteille avant l’entretien ? Patrick n’en savait rien, mais les agressions qu’il avait subit installaient un doute, à la ténacité grandissante.
En tout cas, la discussion avec l’élu du village donnait à Patrick une certaine perspicacité quant au texte qu’il venait de lire. Il se rendait bien compte que ce communiqué n’était qu’un simple résumé, sans la moindre profondeur, qui ne posait pas les bonnes questions, ou qui du moins, n’apportait pas les vraies réponses. En effet on ne parlait point de l’origine de l ‘agresseur, de son objectif, ou de son présumé patron. D’un autre côté, le grossiste en électricité comprenait bien que le maire ne tenait pas à affoler le village, en criant sur les toits qu’un homme voulait tuer Patrick par tous les moyens.
Patrick finit son café, les yeux perdu dans les dans les mains de René, qui continuaient le nettoyage des verres, sans cesse. Les clients voyaient fort bien que les mains du patron étaient très habiles, mais pas pour l’art d’essuyer ces corps solides, minéraux et non cristallins, qu’on appelle plus communément des verres. Mais alors, quels objets René savait-il réellement manier de ses belles mains de pianistes ?
C’est alors que la dernière goutte de café ingurgitée, Patrick sortit de ses poches un amas de pièces, qu’il croyait être de centimes. Il les posa sur le buffet, et dit de sa voix fort peu mélodieuse, alors qu’il prenait la direction de la sortie :
-Aller, René. Gardes la monnaie, il doit y avoir le compte !
Il s’agissait en fait de pièces ayant une valeur plus conséquente que quelques centimes. Ainsi, notre héros avait donné à René environ 10 Euros. Notons que pour un café, c’est cher.
-C’est bon y a l’ compte, dit René. A bientôt !
-Oui…salut ! René… répondit Patrick, hésitant.
Puis, il sortit enfin du bar, satisfait de sa victoire, et pu respirer l’aire frais de la Place, où nulles cigarettes ne se consumaient, tandis qu’à l’horizon se profilait une terrible menace…