Chapitre 10

Publié le par Lukaleo

     Notre héros marchait lentement, savourant avec calme le soleil qui éclairait sa peau, un peu rougeâtre.  Il observait aussi le regard des passants qui, avant le communiqué, étaient sombres ou douteux, et qui étaient à présent devenus respectueux, presque plaintifs. Les promeneurs qui dévisageaient Patrick, avaient en  face d’eux un homme innocent, que l’on avait affublé des pires crimes, alors qu’il en avait été la première des victimes. Notre dessinateur se sentait aussi léger qu’un homme venant de  satisfaire une envie pressente. Tel un Dreyfus après sa réhabilitation, il était lavé : l’honneur était  sauf, il n’en ressortait même que plus grand.

     Mais ce combat gagné, il allait devoir en commencer un autre, plus dur encore. Alors qu’il posait le pied  gauche sur la route, et qu’il s’apprêtait à enlever son pied droit du trottoir, il découvrit avec stupeur, à une dizaine de mètre de lui, la carrure aussi impressionnante qu’inhumaine, d’une énorme carcasse de ferraille. En effet, au milieu de la rue déserte, se tenait un imposant véhicule : un 4x4, immatriculé 69, qui n’était donc pas de la région. 

     A la manière d’un effrayant taureau, coincé dans le meurtrier théâtre d’une corrida, l’innommable véhicule donnait l’impression de préparer une accélération imminente et fulgurante. L’inconnu, et invisible conducteur, devait prendre un malicieux plaisir à appuyer fortement sur la pédale d’accélération, avant de la relâcher avec la même indifférence. Ces mouvements calamiteux provoquaient d’abord l’explosion carnavalesque du moteur qui s’égosillait de milles feu, avant de retomber dans une immobilité encore plus pesante, qui n‘était pas sans rappeler Patrick, lorsqu’il jouait au football. De sa diabolique intelligence, le chauffeur avait eu l’idée à la fois maligne et saugrenue, d’actionner les vicieux feux de détresse. Ces derniers s’allumaient puis s’éteignaient en même temps, et inéluctablement, pour donner aux personnes qui les regardaient, l’horrible impression de la fatalité de leur sort.   

 

     Tous ces éléments, ajoutés ensemble, provoquaient la paralysie de la proie du véhicule imposant : Patrick ne pouvait plus bouger, la peur l’envahissant, la mort se rapprochant.

     C’est alors qu’en une seconde, une formidable clameur aiguë se fit entendre dans la rue plus vide que jamais, attirant vers elle tous les regards surpris. La voiture, le camion,  le bolide se mit à accélérer, le frottement de ses roues en mouvement et du sol provoqua la création de grandes traces de pneus indélébiles, et aussi celle d’une épaisse fumée noire et étouffante, qui ne faisait que rappeler à Patrick la tristesse de son destin funeste.

 

     Notre héros, hypnotisé, voyait alors l’énormité du 4x4 foncer sur lui avec une vitesse et une détermination si impressionnante, que celui-ci croyait voir un plafond s’écraser sur sa pauvre personne. Dans les deux cas, l’issu était la même, on finissait écrabouillé lamentablement.

 

     Et là, la chose la plus incongrue, la plus inimaginable se produisit devant les quelques personnes qui osaient encore regarder la scène malgré son horreur. Alors que le « camion », n’était plus qu’à quelques mètres de son objectif avéré, René se jeta sur Patrick, et le sauva in extremis de la mort la plus atroce qui soit. En effet, le patron du bar, projeta son client hors du champ de vision du conducteur, et les deux hommes, sauvés par on ne sait quelle divine intention, s’écrasèrent misérablement par terre, tandis que passait derrière eux l’ignoble véhicule. Celui-ci freina brusquement, et lorsqu’il fut enfin arrêté, le conducteur en sortit, masqué, et prit la fuite, de toutes jambes. C’est alors que René se souleva, cessant ainsi d’écraser de son poids et de son odeur Patrick, puis, debout, il sortit de sa poche un magnifique couteau « Laguiole ». Il le fit tournoyer avec talent dans ses deux mains, puis il le  projeta dans les airs, en visant le conducteur qui fuyait toujours. Malheureusement, celui-ci parvenu à l’éviter, malgré la rapidité de l’objet.

     -Zut !!! s’écria René devant sa maladresse.

 

     Tous les gens se précipitèrent dans la rue pour voir si le célèbre grossiste en électricité avait survécu (non pas à la tentative de meurtre du 4x4, mais au miraculeux sauvetage de René). Et là Patrick, dans un geste digne des plus grands, se leva devant l’Histoire et devant les hommes. Puis, ainsi soulever, et admiré de ses voisins, il dit cette phrase qui restera à jamais graver dans la mémoire de chacun :

     -Ca va aller, ça  va aller…en définitive.

 

     Patrick allait bien. Les villageois étaient heureux, il ne s’était pas fait tuer par un étranger, venu de la lointaine et inconnue ville de Lyon. C’est alors qu’il demanda à son sauveur.

      -Mais René, comment t’as…

      -Poses pas de question Patrick, j’ai simplement remplis  mon contrat, répondit René, en tapotant son interlocuteur sur l’épaule, qui ne comprenait plus grand chose…

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Publié dans Le mémorial de quand

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